Dominique Ballet : entre sirènes et morilles

Jeudi matin, 8 h 30, le 4 décembre 2025.

Attablés dans une petite salle de classe à Sainte-Adèle, au siège social de l’entreprise SIRIUSMEDx, nous sommes une dizaine à suivre une formation avancée de secourisme en régions isolées.

L’instructeur, un homme dans la soixantaine, à la longue barbe et coiffé d’un bonnet orné d’inscriptions en inuktitut, entre dans la salle. À l’avant, une grande toile blanche promet la projection imminente du PowerPoint classique, garni de listes et de phrases interminables.

Mais lorsque l’écran s’illumine, ce ne sont pas des protocoles de secourisme qui apparaissent. Ce sont des photographies de champignons. Des morilles, des bolets, des pleurotes et des giroles. Des forêts entières envahissent la projection.

Les regards des participants se croisent. Nous arrivons tous à la même conclusion. Ce cours ne sera pas comme les autres.

Lorsque Dominique Ballet commence à parler, il faut moins de dix secondes pour que nous soyons suspendus à ses lèvres.

Pendant les cinquante heures que durera la formation, il nous transmettra, bien au-delà de la théorie, une parcelle de son calme rassurant, une dose de son pragmatisme, et, sans conteste, un petit brin de son amour pour les champignons.

Portrait d’un homme qui, en allant au secours des autres plus de vingt-cinq mille fois, a changé le cours d’un nombre incalculable de vies.

Enfance

Lorsque je l’appelle pour l’entrevue, Dominique est au kilomètre 292 de la Route du Nord, près d’Eastmain, sur les rives de la Baie-James. Pour capter le réseau, il a grimpé sur le toit d’un bâtiment et se tient en équilibre sur une jambe. « Si je bouge trop, ça coupe », me lance-t-il en riant.

À soixante-cinq ans, il veille sur une équipe de forage, comme paramédical et cuisinier.

Son parcours commence loin des froids mordants.

À onze ans, il travaille dans le sous-sol d’une église comme placeur de quilles. « C’était avant que les quilles se replacent automatiquement. « Je me faisais 5 dollars par soir », raconte-t-il en souriant. À douze ans, il devient ramasseur de fraises à Saint-Joseph-du-Lac.

Son premier contact avec le secourisme se fait à la Polyvalente Deux-Montagnes, à ses quinze ans. Il suit une formation de sauvetage en piscine avec la Croix-Rouge et l’été suivant, il travaille comme sauveteur.

L’école ne l’attirant pas particulièrement, il termine son secondaire, puis prend un emploi chez McDonald’s.

À dix-huit ans, sa mère l’informe qu’on cherche des préposés aux bénéficiaires à l’Hôpital du Sacré-Cœur.

 Il accepte sans trop réfléchir : « Je n’avais aucune idée de ce dans quoi je m’embarquais », dit-il.

Cette décision changera sa vie.

La ville, l’adrénaline et l’usure

Pendant plus d’une décennie, il travaille dans plusieurs départements de l’hôpital. À l’urgence. En salle d’opération. Aux soins intensifs. Il voit les corps fragiles, les familles en panique. Il court sans jamais s’arrêter.

Après un certain temps, on lui propose de suivre une formation en technique ambulancière. Il accepte.

Sur la route, il découvre un autre rythme. Celui des codes radio, des sirènes qui fendent la circulation, des décisions prises en quelques secondes. Montréal devient son terrain. Le centre-ville, sa jungle : « L’adrénaline, c’était ma drogue ».

Il entre dans les appartements trop petits, monte des escaliers en colimaçon en plein hiver, transporte des corps lourds de détresse.

Cinq interventions par jour, en moyenne. Parfois plus.

Une fois les blessés déposés à l’hôpital, les ambulanciers repartent. Ils ne connaissent pas la suite. Ils ignorent combien de vies ils ont sauvées.

Quand la route l’épuise, il passe au 911, au triage médical pour Montréal et Laval. Il croit que ce sera différent, mais la détresse s’infiltre autrement. Elle reste dans la tête, longtemps après que le téléphone a été raccroché.

« J’ai donné, donné, donné. J’ai donné sans arrêt, sans compter », résume-t-il avec une pointe de tristesse dans la voix.

On ne sort pas indemne d’une vie passée à courir vers l’urgence.

1998

À la suite de deux interventions particulièrement éprouvantes, le décès d’un jeune enfant dans une piscine, puis celui d’un autre dans une école, la douleur devient trop lourde.

Il sombre dans une dépression majeure qui l’oblige à un arrêt de travail de dix-huit mois.

Il s’attend à recevoir de l’aide. C’est l’inverse qui se produit. Son employeur et son syndicat refusent de l’aider financièrement. Il se retrouve sans revenu, avec deux jeunes enfants à charge.

« Toute ma vie, j’ai aidé le monde. Et moi, la seule fois où j’ai vraiment eu besoin d’aide, je ne l’ai pas eue. »

Dominique raconte cette période sans colère spectaculaire, mais avec une amertume qui n’a pas complètement disparu. Au-delà de son histoire personnelle, il parle surtout d’un problème plus large.

Une porte où cogner

Au début des années 1990, le soutien psychologique pour les paramédicaux est presque inexistant.

On intervient. On repart. On encaisse.

On ne parle pas de dépression. On ne parle surtout pas de faiblesse. « C’était un milieu où les émotions étaient mal vues. Tu ne te mets pas à brailler pendant un quart », dit-il.

Il parle du poids mental. Des enfants. Des suicides. Il raconte être intervenu à plus de dix reprises auprès de personnes qui s’étaient pendues.

Il ne pointe pas un individu du doigt, mais parle plutôt d’un système qui ne fonctionne pas. D’une structure qui demande énormément et qui offre peu de répit.

S’il avait un souhait pour la relève, ce serait simple : que chaque paramédical ait une porte où cogner. Qu’il puisse demander de l’aide ouvertement. Sans jugement.

Là où les sirènes se taisent

Quand je demande à Dominique s’il a aimé son travail de secouriste, il me répond franchement : « Je n’ai jamais aimé ça. Moi, ce que j’aime par-dessus tout, c’est la nature. Les champignons. »

Et pourtant, il y est resté des décennies.

Pendant toutes ces années d’intervention, il s’est accroché à sa passion.

« J’ai développé une entreprise de champignons sauvages », reprend-il, avec une pointe de fierté dans la voix. « L’argent ne m’intéressait pas. J’avais déjà un métier. Moi, ce que je voulais, c’était faire du troc. »

Sa passion pour la forêt et celle pour la cueillette sont nées de son besoin de solitude : « C’est mon besoin de m’isoler, je pense, qui m’a amené à aller dans le bois, puis à bien me sentir. Je n’aime pas les foules, je me sens bien dans la nature. »

La première fois qu’il échange ses précieux champignons, c’est dans une petite boulangerie de Sainte-Rose, du côté de Labelle. En échange de quelques morilles, il obtient des baguettes, des gâteaux ou des croissants.

Puis il élargit le cercle. Des restaurants à Montréal, où, à l’occasion, il effectue des livraisons en ambulance, avant le début de son quart de travail.

Encore aujourd’hui, il paie son comptable en morilles.

Rallier ses passions

Après des années à l’urgence et suite à sa dépression, il commence à donner des formations pour SIRIUSMEDx, une entreprise spécialisée en premiers soins en régions éloignées, un peu partout au Québec.

En 2006, un premier contrat le mène à Baffin Iron Mines, au Nunavut. Les contrats s’enchaineront.

Dans le Grand Nord, il est parfois le seul secouriste et formateur sur place. Disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Autour de lui, les icebergs, les ours polaires, les étendues blanches.

« Je me sens bien là-bas », dit-il.

Comme si l’immensité lui offrait l’espace que la ville ne lui avait jamais laissé.

En transmettant son savoir, il retrouve peu à peu le goût de son métier. Ce n’est plus l’urgence immédiate, c’est de la prévention.

Et, quelque part entre les salles de classe et les forêts boréales du Nord, Dominique retrouve ce qu’il croyait avoir perdu : un sens.

Aujourd’hui

« Es-tu fier de toi ? »

Ma question le fait hésiter.

« Fier… je ne sais pas si je pourrais dire fier. »

Il réfléchit quelques secondes.

« Quand je cuisine pour cinquante personnes et qu’ils me disent qu’ils ont aimé ça, là je suis fier. »

Il parle aussi des formations.

« J’aime transmettre. Quand une formation a bien été, je suis vraiment heureux. »

Des projets futurs ? Il hausse les épaules.

« Je vis au jour le jour. Je déménage bientôt à Whitehorse, au Yukon, pour me rapprocher de ma petite-fille, Dalia. »

Puis il revient à ce qui semble immuable.

« Moi, j’attends mes champignons. On est le 9 février aujourd’hui. Dans deux mois et sept jours, ce sera le début de la saison. »

Il sourit.

Sa chanson ? Live and Let Die de Paul McCartney.

« Elle s’applique à moi. Ma philosophie, c’est de vivre intensément… et de mourir quand ce sera le temps. »

Entre les sirènes et les morilles, Dominique Ballet n’a jamais vraiment cherché la gloire.

Il a choisi d’être utile.

Et quand la saison revient, il retourne dans le bois.

Là où tout est plus simple.

Certains passeront sur cette terre sans laisser de traces.
D’autres laisseront derrière eux des vies sauvées et un monde un peu plus lumineux.

Dominique est de ceux-là.

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