Jonathan Lessard, choisir la vie

Août 2025.

Dans la petite grange du Domaine du Lac Galette, où se succèdent les conférenciers du Festival Expé, un évènement de trois jours dédiés aux férus de plein air, un silence s’installe, à l’arrivée de la nouvelle aventurière. Les conversations se taisent. Les regards convergent. Assis parmi des dizaines de passionnés d’aventure, Jonathan Lessard écoute.

Sur scène, Mylène Paquette, celle qui, en 2023, est devenue la première Nord-Américaine à avoir traversé l’Atlantique Nord à la rame en solitaire, raconte l’océan. Les nuits interminables. La solitude. Les tempêtes. Puis, presque comme une confidence lancée à la légère, elle glisse cette phrase : elle a une phobie de l’eau, depuis l’enfance.

À cet instant précis, Jonathan n’entend plus rien d’autre. Un déclic se fait dans sa tête.
Si cette femme a accepté de ramer seule sur l’Atlantique pendant des mois, entourée de sa plus grande peur, pourquoi lui, continuerait-il à rester prisonnier d’une vie qui ne lui ressemble plus ?

Dans les jours qui suivent, la question refuse de le quitter. Une semaine plus tard, Jonathan remet sa démission. Il quitte un emploi stable et très bien rémunéré pour aller photographier une colonie de macareux en Norvège.

Malgré cet audacieux changement, son entourage n’est pas tellement surpris par sa décision. Il faut dire que ce n’est pas la première fois que Jo choisit l’inconnu.

Voici le récit d’un homme qui a décidé d’oser, transformant la peur et l’échec en apprentissages de vie.

La vie heureuse

Comme beaucoup, Jo grandit avec une idée solidement ancrée, véhiculée par son entourage et le système d’éducation. Réussir à l’école. Trouver un bon emploi. Et le bonheur suivra.

Enfant, il se décrit comme une personne créative. Il aime écrire. Inventer des histoires. Il aimerait devenir écrivain. Mais très tôt, on lui rappelle que ce n’est pas une voie sérieuse. Les arts et l’écriture sont pour les gens qui ne veulent rien faire de leur vie. À contrecœur, il s’inscrit en sciences humaines au cégep. Le désintérêt s’installe rapidement. Après deux sessions difficiles, il décroche. Il quitte l’école et travaille à temps plein dans un restaurant.

Quelques années plus tard, sa conjointe de l’époque remarque son intérêt marqué pour les jeux vidéo et la programmation. Elle l’encourage à retourner aux études. Jo accepte. Il choisit une école privée, où il peut enfin se concentrer sur une seule matière : l’informatique.

Deux années intensives de formation plus tard, il décroche un emploi comme technicien dans une centrale d’alarme. Il grimpe rapidement les échelons. Administrateur système. Puis développeur Dev Ops, un rôle spécialisé en automatisation et infrastructures infonuagiques.

Sur papier, tout est là.
Stabilité. Salaire confortable. Responsabilités.

Mais Jo ne se sent pas heureux.
Quelque chose cloche. En réalité, plusieurs choses.

Sédentarité et dépression


Alors âgé de 26 ans, Jonathan se décrit comme sédentaire. Sa jeunesse est marquée par les jeux vidéo, l’alcool, la drogue, la malbouffe et une quasi-absence de mouvement. Rien ne le pousse naturellement vers l’activité physique.

Un jour, une phrase l’arrête net. Une simple citation lue dans un livre de développement personnel : « Es-tu heureux dans la vie ? Si la réponse est oui, tant mieux, continue comme ça. Et si la réponse est non, j’ai une bonne nouvelle pour toi. Tu es la seule personne qui peut changer cela. Personne d’autre ».

Jo comprend qu’il ne peut plus attendre.

Il commence à bouger. Lentement. Sans objectif précis. Un pas à la fois. Il part de loin, mais l’accès à l’information est simple. Internet devient un allié. La montagne cesse d’être un monde inaccessible. Ce qui compte le plus, c’est d’apprendre à ignorer le regard des autres. Personne n’est bon dès le départ. Ceux que l’on croit doués sont simplement ceux qui ont continué malgré l’inconfort. Ses premiers terrains de jeu sont modestes. Le mont Saint-Grégoire. Le mont Brome. Rien d’exotique. Rien de spectaculaire. Mais assez pour transformer une vie.

À force de marcher, Jo sent quelque chose se réparer. Le plein air l’aide à sortir d’une dépression profonde et devient sa nouvelle drogue.
Mais, cette fois, c’est une drogue qui guérit. Tranquillement, il laisse tomber l’alcool. La drogue. La sédentarité.

Sa vie est rendue pleine de nouvelles possibilités. Une idée s’insinue alors doucement. Monter le Kilimandjaro, la plus haute montagne d’Afrique. Trop difficile, pense-t-il, à l’époque. Il enfoui son rêve dans un petit coin de son esprit.
Temporairement.

Une nouvelle passion


Début 2023. Chaque année, Jonathan se fixe un objectif simple. Sortir de sa zone de confort. Essayer quelque chose de nouveau.
Cette année, ce sera l’escalade de glace. Le coup de foudre est immédiat. En sortant d’un canyon, piolet à la main, une sensation étrange l’envahit, un peu comme s’il venait d’entrer dans un film d’alpinisme. L’envie d’aller plus loin s’installe.

Il écrit à des experts, pose des questions, cherche des conseils. Marie-Pierre Desmarais, première Québécoise à avoir gravi le K2, l’une des plus hautes montagnes du monde et l’une des plus dangereuses, répond à ces messages. Elle lui raconte que sa carrière d’alpiniste a commencé sur le Kilimandjaro. Puis, elle ajoute qu’elle guidera un groupe vers ce sommet en septembre.
Il reste une place.

La flamme du Kilimandjaro se rallume intensément dans le cœur de Jo. Peu importe qu’il n’ait jamais pris l’avion, peu importe le fait qu’il ne soit jamais allé à plus de 7 heures de voiture de chez lui. L’appel de l’aventure est devenu trop fort pour être ignoré.

Jonathan réserve sa place.


Le Kilimandjaro

L’expédition est éprouvante. Le froid mord. L’altitude écrase. Pendant cinq jours, Jo dort à peine. L’insomnie s’installe. Le doute aussi. À un moment, il croit ne pas y arriver. Et pourtant.

En septembre 2023, ses pieds foulent le sommet.

Les émotions sont trop intenses pour être nommées. Il lui faudra près d’un mois pour comprendre ce qu’il vient de vivre. Une chose est claire. Il est capable de rêver grand.

Durant cette expédition, il réalise qu’il est possible de vivre du plein air. Dans son groupe se trouve Dominic Arpin, un aventurier et animateur québécois qui parcourt le monde à la rencontre de genres passionnés par l’aventure. Ceux qui disent que ce mode de vie est impossible se trompent.


Burn out

De retour au Québec, Jo accélère. Il lance un blogue de plein air. Donne des conférences. Crée du contenu. Tout en travaillant plus de soixante heures par semaine dans son domaine de prédilection, l’informatique.

Le corps finit par dire non. En septembre 2024, le diagnostic tombe. Burn out. Six mois d’arrêt. Une pause forcée, mais nécessaire.

Le temps ralentit, et il peut respirer à nouveau. Sa créativité refait surface. Il découvre la photographie animalière qui est à l’opposé de la performance : « Nous vivons dans un monde qui va toujours trop vite. En photographie animalière, tout se fige, il faut attendre. Tu ne peux pas donner un rendez-vous à un animal », dit-il en riant. Figer un instant devient une manière de se reconnecter au vivant.

La Norvège

À son retour de congé de maladie, Jo demande à travailler quatre jours par semaine. Il ne se sent pas encore prêt à recommencer à temps plein. Refus. Sa compagnie ne veut rien savoir.

Puis revient le Festival Expé. La conférence. Les mots de Mylène Paquette.

Il a découvert, il y a quelques semaines, qu’une colonie de macareux niche en Norvège pour une courte période. S’il veut les photographier, il doit partir dans trois semaines. Le seul problème, c’est que son employeur n’acceptera jamais sa demande de vacances.

Alors, Jo choisit la vie.

Il remet sa démission, rejoint sa conjointe en Europe et  traverse la Norvège jusqu’à l’île de Runde. Pendant ses trois mois de périple, il profite de la vie, il expérimente des hauts et des bas comme perdre ses clés de voiture en randonnée au milieu d’un parc national isolé, dort chez des inconnus et photographie plus de 3 500 macareux. En chemin, il apprend que, peu importe ce qui arrive, une solution existera toujours.

Et maintenant

Aujourd’hui, Jo ne prétend pas avoir toutes les réponses. Il sait qu’il devra peut-être retourner en informatique temporairement pour s’assurer une stabilité financière. Mais ce ne sera pas un échec. Parce qu’au fond de lui, il a trouvé sa voie, il a trouvé ce qui le rend heureux.

Il écrit. Un livre sur le Kilimandjaro. Des textes pour un magasin de trail en France. Il écrit pour rester fidèle à cette part de lui, longtemps mise de côté. Il veut utiliser le pouvoir des mots et des histoires pour inspirer, pour transformer des vies.

Parmi ses rêves figurent de grands sommets. Retrouver la haute montagne, revenir là où il se sent pleinement vivant, avec en ligne de mire, des géants comme le Cotopaxi et le Chimborazo en Équateur, ou le Pico de Orizaba au Mexique. Des sommets qui incarnent pour lui le dépassement. Dans ses rêves les plus fous, il aimerait écrire pour le National Geographic.

Sa vision de la vie a changé. Il n’existe plus d’échecs. Seulement des apprentissages. Tester. Tomber. S’ajuster. Recommencer. Même avec l’incertitude financière, il se sent plus aligné et heureux qu’à l’époque où il gagnait cent mille dollars par année.

Et si son parcours nous rappelle quelque chose, c’est peut-être ceci :
oser aller au-delà de la peur et du doute est parfois le plus beau des voyages.

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