Marion Abba : l’appel de la longue randonnée, au-delà de la douleur

Qui n’a jamais ressenti, en randonnée, ces courbatures tenaces après une longue journée de marche, ce souffle court au sommet d’une montée interminable ou ces articulations qui protestent à chaque pas de trop ? Une fatigue presque normale, presque rassurante, témoignant de l’effort à arpenter les montagnes.

Mais que se passe-t-il lorsque la douleur n’a plus rien de normal ? Lorsque chaque pas s’accompagne d’une sensation de déchirure au ventre ? Lorsque la souffrance est si violente qu’elle plie le corps en deux, provoque des vomissements, fait vaciller jusqu’à l’évanouissement ?

Pendant des années, Marion Abba, française de 35 ans, aujourd’hui installée à Montréal, a avancé avec cette réalité. Des douleurs chroniques de plus en plus intenses, incomprises, et minimisées, jusqu’à l’annonce d’un diagnostic, à 29 ans : l’endométriose.

Six ans plus tard, elle continue malgré tout à repousser ses limites. Cet été, elle s’attaquera à l’un des treks les plus isolés d’Amérique du Nord : les 1200 kilomètres de la Great Divide Trail, au Canada, qu’elle prévoit parcourir en 28 jours. Si elle réussit, elle deviendra la femme la plus rapide à compléter ce tracé en autonomie complète, parcourant approximativement l’équivalent d’un marathon par jour.
Portrait d’une femme qui a choisi d’avancer malgré les limites imposées par son corps et de consacrer chaque moment de liberté à sa plus grande passion : la longue randonnée.

La traversée de la Nouvelle-Zélande

En novembre 2018, par un matin nuageux, Marion contemple les vagues de l’océan Pacifique se fracassant contre les falaises du Cap Reinga. À l’extrémité nord de la Nouvelle-Zélande, ce lieu mythique pour le peuple Māori, marque aussi le point de départ d’une randonnée de plusieurs mois : la célèbre Te Araroa.

Pour une première expérience de randonnée de plusieurs jours, Marion ne fait pas les choses à moitié. Au cours des mois suivants, elle traversera plaines, forêts, montagnes et vallons sur une distance de 3000 kilomètres.
Pourtant, moins de deux ans plus tôt, il aurait été difficile d’imaginer la retrouver sur ce sentier. Marion s’est toujours davantage décrit comme une adepte de course à pied. Jusqu’à cette mauvaise chute qui entraîne une rupture des ligaments croisés du genou : « Après cette chute, plusieurs médecins spécialistes m’ont dit que je ne pourrais jamais récupérer. Je ne pouvais pas l’accepter. La course, c’était tout pour moi. Je me suis dit : tant pis, je finirai par trouver un docteur qui ne me dira pas que tout est fini. Quitte à devoir en consulter une dizaine », dit-elle en riant.

Un médecin lui redonne finalement espoir. La rééducation sera longue et douloureuse, mais elle sera possible.
Pour s’accrocher, Marion se cherche un projet, tourné vers l’avenir. Ayant d’abord en tête la traversée de la Nouvelle-Zélande à vélo, elle tombe rapidement sur le site officiel de la Te Araroa. Moins d’une minute de lecture lui suffit : elle a trouvé son projet.

Son entourage avale de travers en apprenant ce nouveau défi. On s’inquiète. On parle de folie. On craint qu’elle ne s’embarque dans quelque chose d’insensé. « Eh bien, il faut croire que je n’en suis pas morte », lance-t-elle en riant. « Mais c’était quand même plus difficile que ce que j’avais prévu. Une randonnée, de cette longueur-là, te pousse parfois dans tes retranchements les plus profonds ».

Jour après jour, elle progresse vers le Sud. Le 23 mars 2019, après 140 jours d’aventure, elle atteint le Cap Bluff, à l’extrémité sud du pays.

Compagnons de sentier

Partie avec l’idée de relever un défi sportif, Marion découvre quelque chose de bien plus profond. Au-delà de l’effort physique, la longue randonnée devient une aventure humaine: « Je ne m’attendais pas à ça. J’ai rencontré certaines personnes le premier jour, et j’ai marché avec elles presque pendant toute l’aventure. C’est cet aspect-là qui a été le plus beau. »

Cependant, un autre camarade, plus discret et autrement plus pernicieux, s’est aussi invité dans son périple. Un partenaire invisible, dont Marion ne connaît pas encore le nom.

En effet, au fil des semaines sur le sentier, des douleurs intenses se sont progressivement installées. Des crampes abdominales qui la plient en deux, la faisant souffrir au point d’en perdre le souffle. Elle ne s’en inquiète pas trop. Après tout, marcher des mois met le corps à rude épreuve.

La douleur ne disparaît pas à la fin du sentier. Elle la suit lorsqu’elle poursuit son voyage en Asie. Elle se persuade que son estomac réagit peut-être à la nourriture locale, à l’eau ou au décalage.

Diagnostic

De retour en France, les douleurs persistent. Pire, elles s’intensifient. Cette fois, Marion comprend que le problème dépasse largement une simple indigestion ou la fatigue d’un long trek: « À un certain moment, me lever le matin et faire quelques pas étaient devenues insupportable. J’avais l’impression qu’on m’arrachait les jambes. C’était abominable. Tout faisait mal. Je me suis dit : ça suffit. Je vais aller voir un spécialiste qui arrêtera de me dire que je dois apprendre à gérer mes émotions et que la douleur est dans ma tête. »

Il faut dire que ce n’est pas la première fois que Marion tente de trouver la cause de ses douleurs. Depuis ses 15 ans, elle a consulté huit gynécologues et un nombre incalculable de médecins à l’urgence. Personne ne la crut:
« Dès mes premières menstruations, vers 15 ans, j’avais des douleurs intenses. Parfois, c’était tellement violent que je perdais connaissance. Il m’est arrivé de vomir, même du sang. Je suis allée plusieurs fois aux urgences, et on m’a reproché d’engorger la salle d’attente parce que j’étais soi-disant intolérante à la douleur. On me disait que je devais apprendre à mieux gérer mon stress. À force de l’entendre, j’ai fini par croire que tout était dans ma tête. »

À son retour de voyage, une conversation avec une amie agit comme un déclic. Celle-ci lui parle d’une collègue récemment diagnostiquée d’une maladie chronique, dont les symptômes ressemblent étrangement aux siens. Marion prend rendez-vous avec une gynécologue spécialisée. Les examens sont sans appel.

C’est bien cela.

Marion, comme près d’une femme sur dix dans le monde vit avec l’endométriose, une maladie inflammatoire chronique qui provoque des douleurs pelviennes intenses pouvant irradier jusque dans les jambes, des règles extrêmement douloureuses, des douleurs lors des relations sexuelles, des troubles digestifs et urinaires, ainsi qu’une fatigue persistante. Malgré sa forte prévalence, la maladie demeure largement méconnue. En moyenne, il faut près de sept ans avant qu’un diagnostic soit posé.

Pour Marion, l’errance médicale aura duré quatorze ans. Plus de 5000 jours de remise en question : « Savoir ce que j’avais a été un immense soulagement. Avant, on me prescrivait des antidouleurs et des anti-inflammatoires. J’avais des nausées, des effets secondaires, et ça ne me soulageait que temporairement. Là, au moins, je pouvais arrêter de me battre contre moi-même et commencer à comprendre comment vivre avec mon corps. »

L’épidémie de Covid, une période salvatrice

Lorsque la pandémie de Covid-19 immobilise le monde, Marion y trouve paradoxalement une opportunité. Du jour au lendemain, les agendas se vident. Les spécialistes autrefois inaccessibles deviennent disponibles. Elle en profite.

Marion attaque la maladie sur tous les fronts. Elle s’entoure d’une véritable équipe : nutritionniste spécialisée en endométriose, ostéopathe, kinésiologue, médecin de la douleur, gynécologue, psychologue. Une approche globale, multidisciplinaire.

Elle comprend rapidement qu’il ne s’agit pas de vaincre la maladie, mais d’apprendre à composer avec elle. L’endométriose n’a pas de traitement curatif. Elle se détériore avec le temps.

Sa meilleure condition, c’est aujourd’hui qu’elle la vit. Elle modifie son mode de vie. Alimentation anti-inflammatoire. Gestion du stress. Réduction de certaines pratiques sportives trop intenses. Intégration d’activités plus douces. Travail sur le sommeil et la respiration.

Le retour n’est toutefois pas immédiat : « Au début, j’avais tellement mal que je n’arrivais à plus rien faire. Je n’arrivais plus à courir. Même marcher, c’était délicat. » C’est le souvenir de la Te Araroa qui lui donne la force de continuer : « Je me rappelais comment je m’étais senti pendant le trek. Je voulais pouvoir revivre ça. »

Peu à peu, la douleur devient plus gérable. Suffisamment pour envisager un retour en sentier. En mai 2021, elle repart. Une semaine sur le GR34, en Bretagne. Elle apprend à avancer avec un fond de douleur, une fatigue fréquente, des sensations diffuses. « Le corps humain est bien fait, tu t’habitues à tout, même à la souffrance. Oui, il y a toujours un peu de douleur au quotidien, mais tu apprends à faire avec. Il y a de belles choses à faire. Je n’ai pas envie que l’endométriose me définisse ou que ça me handicape. Au contraire, j’ai envie de me dire que je peux faire ce qui me passionne malgré ça. »

Dans les années qui suivent, Marion recommence à enchaîner les défis de taille que ce soit avec la John Muir Trail, un sentier isolé et en altitude, le GR5, la grande traversée des alpes, ou le Long Trail au Vermont, une aventure de 438 kilomètres où la solitude extrême sera sa seule compagne de marche.

Elle ne se laissera pas définir par sa maladie. Elle est beaucoup plus que cela.

Inspiration

Inspirée par l’aventurière Sarah Marquis, qui a notamment traversé 14 000 kilomètres en solitaire à pied en Australie et qui vit elle aussi avec l’endométriose, Marion aimerait devenir un modèle pour d’autres femmes. Si elle ne peut inspirer qu’une seule personne, elle en sera fière.

Si elle devait résumer ce que l’endométriose et la longue randonnée lui ont appris, ce serait peut-être ceci : s’écouter. Elle a trop longtemps étouffé cette petite voix qui disait que quelque chose n’allait pas. Aujourd’hui, elle en parle parce qu’elle sait que ce même instinct peut protéger, autant pour sa santé que sur un sentier isolé.
« Pour moi, il y a un énorme parallèle entre la gestion d’une maladie chronique et le trek. L’un comme l’autre te ramène à aujourd’hui. Malgré la douleur et les contraintes, je trouve ma vie plus belle. Et cela me pousse à oser. »

Cet été, sur les 1 200 kilomètres de la Great Divide Trail, il ne sera pas seulement question de record. Il sera question de liberté. Dans l’immensité des Rocheuses, Marion avancera comme elle l’a toujours fait : déterminée, lucide.

Et pleinement vivante.

Pour suivre les aventures de Marion: Instagram

Pour en savoir plus sur l’endométriose: Quest-ce-que-cest-lendometriose.pdf

2 réflexions sur “Marion Abba : l’appel de la longue randonnée, au-delà de la douleur”

  1. C’est incroyable de faire ce que tu fais et tu peux en être fière. C’est inspirant et ça remet beaucoup de choses en perspectives. Bravo 🙌

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